Fall of Saigon

Publié le par Terry Den

Fall of Saigon

Dominique Grimaud : Comment est né le trio Fall of Saigon ?

Thierry Tannières : Le trio est né à la fin de l’année 1981 autour de Pascal Comelade, chez lui, à Montpellier. Il compose principalement de la musique instrumentale et vient de publier l’album Sentimientos, le 17 cm Ready made et la cassette Slow music. Il lui arrive aussi d’enregistrer sur son Revox 2 pistes des reprises chantées par une voix féminine (Harley Davidson et 96 tears…).

Avec Florence Berthon, je suppose ?

Pas encore… Harley Davidson de Gainsbourg et We did it again de Kevin Ayers - sur le premier album de Soft Machine - sont chantés par Sissi I. et figurent respectivement sur Slow music et Ready made.

Florence est la chanteuse de Low Bop, pour ma part, je suis guitariste dans un groupe de varièté-rock Joli Garçon chaînon manquant entre Taxi Girl et Indochine ! dont le LP Tawara pacifique est paru chez Epic en 1980. Florence et Pascal se produisent un soir aux Follies, le club rock de Montpellier, à l’époque. À la fin du set, enthousiasmé par leur performance, je leur propose de les rejoindre sur la même scène le lendemain : un orgue et deux voix, à tour de rôle. Je voulais juste chanter, pas trop jouer de la guitare. Le trio donne son premier concert sous le nom de Fall of Saigon en janvier 1982 au Rockstore à Montpellier en première partie de Joli Garçon. Nous avons joué les trois reprises qui figurent sur ce CD. Le concert a duré vingt minutes, il est enregistré par Patrick Saboy, le sonorisateur de Low Bop qui nous ont prêté leur boîte à rythmes. Le succès d’estime rencontré nous donne envie de continuer l’expérience et de composer nos chansons. Les mois suivants, nous jouons au Centre Culturel Languedoc où Toni Iacoponelli, photographe de la scène rock montpelliéraine, OTH, notamment, réalise les premiers clichés du groupe. Nous nous produisons aussi à la galerie Cortexte, avec Les Provisoires, Aural Blurs et Les Arrache-Cœurs. En mai, nous participons à la troisième édition du festival Musiques de Traverses à Reims, en première partie de Lol Coxhill et en juin, nous faisons la première partie de Electric Callas au Théâtre de la Mer de Sète.

Votre maxi 45t. sort l’année suivante ?

Oui, en février 1983, distribué par Madrigal. Puis, en mars, nous sommes programmés au festival rock de Tomblaine à Nancy avec Oto, Polyphonic Size, Minimal Compact, les Nus, Ubik et Kas Product et en mai au festival Musiques de Traverse, à Reims.

Donc pour la seconde fois ?

En effet. Nous étions programmés avec David Thomas, Chris Cutler et Richard Thompson, Ubik, Fred Frith et Tom Cora. C’est le dernier concert du groupe,

Vous faisiez donc partie des musiciens qui furent fortement marqués par le fabuleux trio anglais This Heat ?

Pascal a choisi le nom Fall of Saigon. Cela nous a plu. C’est effectivement le titre d’un morceau de This Heat. Je l’ai appris bien plus tard et j’avoue n’avoir jamais entendu le morceau (ce que je vais faire dès aujourd’hui !). Je connaissais Soft Machine, Robert Wyatt rock bottom surtout et les disques de Brian Eno via Roxy Music mais pas ceux de This Heat

Quelles étaient vos autres influences ?

Pour résumer nos influences communes, je citerais deux disques : le Velvet Uderground & Nico et Suicide. Nous écoutions tous les trois de nombreux styles de musique. Pascal nous a fait découvrir des artistes comme Moondog ou Michael Nyman, par exemple. Florence avait un penchant pour les voix féminines, de Dionne Warwick à Chrissie Hynde ou Deb Harry. Pour ma part, j’étais attiré par tout ce que je ne connaissais pas : l’opéra, le rock allemand et même le jazz rock mais j’ai pris une claque – comme tout le monde - avec le pré-punk via Dr Feelgood et les Ramones. On aimait tous les trois le rock en général, des années 50 jusqu’à la New Wave, les trois reprises du gig au Rockstore répondent finalement à la question : the model de Kraftwerk, part time punks de TV Personalities et the end des Doors.

Comment vous situez vous à l’époque par rapport à la scène que l’on nommait musiques de traverses ?

Je pense, a posteriori, que l’on faisait partie du club – dans un coin, à l’extrême droite ou bien au fond, à l’extrême gauche – un groupe minimaliste, il y avait peu d’instruments et les chansons étaient simples avec une mélodie. Les voix sont blanches - la faute à Nico et à Ian Curtis et le motif répétitif est peu ‘orchestré’. De la chanson minimaliste ? Pourquoi pas ? En 1982, au festival Musiques de Traverses à Reims, on était heureux que Lol Coxhill soit à l’affiche, nous étions tous les trois fans de Kevin Ayers, il avait joué sur may I ? Mais nous on jouait dans le hall. C’est comme ça qu’on s’est fait remarquer, le bar ne devait pas être loin, les gens sont plus attentifs quand le volume est bas ! L’année suivante, c’était David Thomas & the Pedestrians – pareil, Pere Ubu, on respectait. On était sur la même affiche que tous ces musiciens qui avaient déjà laissé des traces…

Tu ne cites aucun nom français, vous n’aviez pas trop d’attirance ou d’amitié de ce côté-là ?

On aimait bien sûr la chanson française en général Trenet, Ferré, Brassens et Brel, Gainsbourg, Manset et Bashung qui venait de sortir Vertige de l’amour… Dans les années soixante dix, j’ai aimé Areski, Higelin et le magnifique lp ‘Comme à la radio’ de Brigitte Fontaine avec l’Art Ensemble of Chicago, le label Saravah ‘Il y a des années où on a envie de rien faire’ de Pierre Barouh, Dick Annegarn…

Et les musiciens français que défendaient le festival Musiques de Traverses ou la revue et le label Atem : Etron Fou Leloublan, Albert Marcoeur, Heldon, Urban Sax, Art Zoyd… ?

Pascal et Richard Pinhas ont uni leurs forces sur Fluence en 1976, je crois. Florence… Ce n’était pas trop sa tasse de thé… Le premier concert que j’ai vu c’était Magma en 1972, du côté de Sète et j’ai gardé leurs premiers vinyles en compagnie de ceux de Gong, Heldon, Urban Sax et Albert Marcoeur avec les pochettes délirantes de François Bréant…

Comment s’est monté le répertoire ?

Il s’est constitué naturellement même s’il était peu étoffé. Pour le maxi 45t., les chansons du groupe étaient basées sur des compos de Pascal. Florence et moi trouvions, respectivement, mélodie et paroles. À cette époque, je n’avais pas trop envie de jouer de la guitare – Joli Garçon existait encore, on avait un contrat avec un producteur, le batteur des Chats sauvages, pour la petite histoire, et je préférais ne pas mélanger les projets. J’ai même pris un pseudo (Terry Den est la traduction phonétique de mon nom). De plus, j’aimais vraiment cette version minimaliste des chansons, une simple épine dorsale, cette sensation d’espace avec juste une voix et un orgue ou un synthé.

La première année, on ne jouait sur scène que dix morceaux et quelques reprises, May I ? – Puis-je ? de Kevin Ayers notamment. La seconde année, nous avons composé, Florence et moi, la base de quatre ou cinq nouvelles chansons, plus pop. Florence apprenait la guitare. Nous avons joué ces nouveaux titres à Reims en 1983, on avait alors sur scène deux guitares, un piano à queue, un orgue et une véritable boîte à rythmes …

Dans quelles conditions se passent les enregistrements ?

Le disque a été enregistré en deux temps. Avant que le groupe ne se forme, Pascal et moi avions déjà enregistré, chez lui, deux ou trois chansons sur son Revox 2 pistes. Il lançait l’instru et je chantais la mélodie en toute liberté. Pascal gardait souvent la première prise même s’il y avait quelque accident. Il avait raison. C’est ainsi que sont nés andalucia qui figure sur la cassette Irregular organs parue en 1982 et les deux morceaux que je chante sur le maxi 45 t. de Fall of Saigon, she leaves me all alone et on the beach at fontana. Le texte que je malmène sur on the beach est un poème de Joyce, Pascal avait sa petite idée ! Sur ces deux morceaux, mon anglais est approximatif ! Les quatre chansons sont enfin réunies sur ce disque !

Les quatre chansons du disque – visions, blue eyes, so long et the swimmer – sont beaucoup plus mélodiques et ont été enregistrées et mixées dans les locaux de l’association Vidéo Animation Languedoc à Montpellier par Jean Alain Sidi sur deux Revox A77 2 pistes 15 ips et une petite table de mixage. En une matinée. Sur visions et sur so long, nous sommes quatre, comme chez Echo & the Bunnymen, la boîte à rythmes faisait partie du groupe... mais la nôtre ne pouvait jouer que quatre ou cinq rythmes : rock 1, rock 2, pop, tango, waltz avec un seul curseur pour augmenter ou diminuer le tempo. La boîte à rythmes est carrément devant sur ces deux titres ! Elle sature, parfois. Au ‘désespoir’ de Florence. Elle souhaitait aussi que les morceaux soient plus étoffés. Les chansons étaient minimales, en effet : couplet, refrain, pas de pont, pas d’intro... Pour blue eyes et the swimmer, j’ai convaincu (peut-être pas !) Florence et Pascal qu’il n’y avait pas de nécessité d’ajouter une guitare – surtout sur the swimmer – et que l’étrange percussion qui ponctue le cycle de blue eyes suffisait à maintenir l’édifice du morceau. Sur so long, Pascal avait la mélodie pour la guitare. C’est mon morceau préféré. Jean-Alain Sidi est aujourd’hui directeur artistique, avec Frank Stofer – fondateur de Sonore – de Jaapan.

Ne pas avoir enregistré, plus tard, les nouveaux titres que nous n’avons joué sur scène qu’une paire de fois est finalement mon seul regret. Maria était par exemple une bonne chanson…

Vous n’aviez aucun désir d’écrire et chanter quelques titres en français ou de vous approprier des textes ou des références de notre culture ?

Pas vraiment, non. Surtout Florence et moi. Les mots, la mélodie nous venaient en anglais. Les générations suivantes n’ont plus de complexe par rapport à la langue. Les groupes français de rock chantent aujourd’hui en anglais, tant mieux… A noter cependant pour la petite histoire que nous faisions un couplet/refrain de May I ? en anglais et le reste en français (Puis-je ?).

Comment a été accueilli le maxi 45t. ?

Le disque a été tiré à 1000 exemplaires. C’est devenu rapidement un collector qui s’échange aujourd’hui sur ebay à un prix exorbitant ! On avait le sentiment en concert que le public réagissait plutôt positivement et on a eu quelques bons papiers dans la presse. Minimal, fragile, éphémère étaient des adjectifs qui revenaient souvent…

Le groupe a eu une existence relativement éphémère, pour quelle raison l’expérience ne s’est-elle pas prolongée ?

Deux ans d’existence, en effet. Florence et moi habitions à Paris, Pascal habitait à Montpellier… Le groupe s’est délié aussi naturellement qu’il s’était formé. Nous sommes restés amis. Pascal a monté le Bel Canto et a créé la musique qui l’a rendu célèbre. Avant de nous séparer, Florence et moi avons enregistré une maquette avec deux titres avec des amis, une pop minimale toujours, à la Jonathan Richman, avec guitares, basse, sax mais no drums… J’ai joué ensuite de la guitare de 1986 à 1991 dans Manchacou, un groupe punk-velvet, à Paris et à Londres. Un cd vient d’être édité par Meka prods et retrace cette période avec des collaborations avec Robin Wills (Barracudas), John Plain (Boys) et Dave Goodman (Only Ones et Sex Pistols)

Terry Den – mai 2010

CD 2011 collection Les Zut-O-Pistes dirigée par Dominique Grimaud

Gazul Records, distribution Musea.

CD  2011 collection Les Zut-O-Pistes / Gazul Records, distribution Musea

CD 2011 collection Les Zut-O-Pistes / Gazul Records, distribution Musea